Le festival Gnaoua

Le festival Gnaoua et musiques du monde d’Essaouira a fêté ses 20 ans

date : 07/07/2017

Riad Ayel d'Essaouira

Actualité :


 Au hasard des retards et des correspondances entre trois aéroports et deux voitures, il aura fallu une journée entière pour atteindre les remparts d’Essaouira au départ de Paris, et trouver au creux de sa médina le riad qui nous attendait. Une journée : de quoi arrêter le temps et créer une parenthèse qui permette de prendre la température d’Essaouira de plein fouet dès l’arrivée.

Même au milieu de la nuit, la ville sent le poisson grillé fraîchement pêché ; le sucre des gâteaux, le sel de l’océan se mélangent en des effluves aussi âcres que gourmandes. Il y a de l’ocre, des peintures décolorées par l’iode, des portes et des passages qui franchissent les remparts, un ciel diablement bleu, troué d’oiseaux le jour, d’étoiles la nuit… Une lune en croissant, aussi brillante que basse, que chaque vague menace d’avaler… Il y a du sable dans les rues, des chats qui attendent en ronronnant le retour de la pêche.

Il y a encore et surtout du vent, un vent fou, comme une introduction à la claque musicale qui s’apprête à être assénée au visiteur novice de ce festival et de cette musique. De ces claques qui donnent immédiatement l’envie de tendre l’autre joue.

Parade d’ouverture du festival
Essaouira… Il y a du mythe à prononcer le nom de cette ville. Le mythe de son histoire, celui de ses remparts, celui de Jimi Hendrix, venu ou pas goûter à la musique gnaoua dans cette ville fortifiée, celui d’Orson Welles, tournant ici sa version d’Othello de Shakespeare, primée au festival de Cannes en 1952 après quatre ans de tournage…

Essaouira. Ancienne Mogador, le nom de la ville, adopté en 1957 au lendemain de l’indépendance marocaine, célèbre cette année ses 60 ans. Un double anniversaire, donc, puisque le festival qui s’y tient et allie les musiques du monde à la tradition musicale gnaoua célèbre, lui, ses 20 ans.

A 18h ce jeudi 29 juin, la porte Bab Doukala grouillait de monde, tout comme la rue principale de la Medina, étrangement large. Des centaines de badauds venus du Maroc entier, du Maghreb, du monde, issus de toutes les classes sociales, en costar ou djellaba pour les hommes, en niqab ou jean slim pour les femmes, ont envahi les trottoirs, les échoppes, les toits des habitations pour assister au défilé d’ouverture de la 20ème édition de ce festival, et voir se succéder des groupes de musiciens gnaouis en costumes traditionnels, lancés les uns après les autres à l’assaut de la ville, les rythmes saccadés, croisés, entrechoqués, accompagnés de chants et de danses.

Aux tbels, tambours traditionnels portés en bandoulière, répondaient les qraquebs, ou crotales, sortes de doubles castagnettes en fer montées sur un manche et jouées par paires. Ces percussions empilées, additionnées, dédoublées, battant le rythme fou d’un cœur au galop, distillent leurs résonances jusque dans chaque partie du corps. La musique envahit les veines au rythme cardiaque. Un shoot. Une drogue. Encore !

Musique sacrée
Venus d’Afrique sub-saharienne par la route des caravanes, les gnaouis sont d’anciens esclaves et migrants réunis dans le Sud du Maghreb (Algérie, Tunisie, Maroc) autour de rituels animistes enrichis au contact de la religion musulmane. Cette tradition sacrée se manifeste dans des lilas, cérémonies confidentielles extrêmement codifiées, réservées au initiés, qui durent de la tombée de la nuit jusqu’à l’aube et dans lesquelles les Maâlems (le Maâlem signifie le maître, celui qui sait) font appel à des Djinns (ou esprits) à l’aide de devises chantées, et guident une transe aux vertus thérapeutiques par le son percussif et harmonique du guembri, accompagné de tbels et qraqebs.

Dimension profane de ces coutumes : les concerts de rue, dans lesquels l’aumône se troque contre la baraka. C’est cet aspect que le festival Gnaoua Musique du monde d’Essaouira a choisi de mettre en lumière il y a 20 ans déjà, tirant la ville d’Essaouira et la culture gnaoua d’un seul mouvement hors de l’oubli pour leur rendre leur rayonnement d’antan. En témoigne le succès de cette édition : entre 300 000 et 400 000 festivaliers se sont déplacés, en majorité des jeunes dont l’âge tourne autours de celui du festival, 20 ans, qui connaissent par cœur les musiques, les rythmes, les paroles, et dansent parfois jusqu’à l’évanouissement… À titre de comparaison, c’est un peu comme si, au beau milieu du festival Rock en Seine, s’inscrivait comme point d’orgue de la programmation un concert de bourrée auvergnate… Qui donnerait lieu à un pogo général.

Essaouira, entre tradition et fusions
Depuis 1997, le festival prend le pari de fusionner les rythmes ancestraux et la gamme pentatonique à intervalles décalées caractéristiques de cette musique aussi bienfaisante pour l’âme que pour le corps aux musiques du monde, invitant les Maâlems a partager la scène avec des stars internationales, parmi lesquelles, pour les éditions précédentes : Maceo Parker, Salif Keita, Cheik-Tidiane Seck, Vincent Segal, Arrested Development, Omar Sosa, Tony Allen, Oumou Sangaré, Lindigo, Marcus Miller, entre autres. Cette année encore, les têtes d’affiches et musiciens amis du festival ont répondu à l’appel… En voici un aperçu live non exhaustif.

20 ans : le bel âge
Le festival Gnaoua Musiques du monde d’Essaouira célébrait ses 20 ans cette année, faisant mentir par son intensité, sa vitalité, sa beauté pure la célèbre phrase d’ouverture du récit Aden Arabie que Paul Nizan publiait en 1931 : « J’avais 20 ans, je ne laisserai plus personne dire que c’est le plus bel âge de la vie ».